ARGUMENT
La rencontre avec nombre d'adolescents aujourd'hui nous confronte à une clinique « limite », protéiforme, clinique du vide, de l'effacement, de la transparence, mais aussi clinique des agirs, du bruit et de la fureur.
Si l'avènement pubertaire met toujours à l'épreuve les frontières psychiques, s'il vient ébranler la « double limite » (A. Green) entre monde interne/monde externe d'une part, et instances psychiques d'autre part, il induit et/ou révèle, chez certains adolescents, tant la menace d'intrusion qu'une angoisse de perte abyssale. Ce flottement des limites touche aussi à d'autres différenciations essentielles : mort/vivant, moi/objet, vrai/faux, somatique/psychique, masculin/féminin. Il conduit à la fuite de l'intériorité, des affects, de la pensée, et, corrélativement, à l'externalisation des conflits, sur le corps, les liens et la scène sociale.
Ces psychés en exil, en errance, en appellent à « d'autres humains adultes » (Ph. Gutton), « metteurs en scène des objets perdus de vue » (J.B. Pontalis), dans une « scénographie du soin de l'être » (R. Puyuelo) qui viendrait ranimer la vie psychique et configurer les traumas précoces. Appel, certes, paradoxal, pris dans la lutte entre le besoin vertigineux de dépendance et l'urgence désespérée de s'y soustraire (Ph. Jeammet), qui requiert, de la part des soignants, autant d'engagement que de vigilance au risque d'emprise. Ces soignants, ces « objets », passeurs-penseurs, traducteurs, auront à aider ces adolescents à se raconter leur histoire, quelles qu'en soient les zones d'ombres, y compris à travers les générations. C'est, en effet, nous l'avons souvent rappelé, à cette place de traducteur, de porteur de sens, à la recherche d'une langue commune pour parler et vivre, que l'adulte sera interpellé par l'adolescent en souffrance de sens.
Alors, comment penser les dispositifs de soin pour cette « clinique de l'informe », autrement que par un travail d'humanisation, ajusté aux situations particulières, dans un souci de (re)créer un espace intermédiaire, espace de circulation, entre dedans et dehors ? Autrement dit, un travail de « mise en archipel », de maillage, entre différents espaces de soins…, à l'opposé du mouvement de « désinstitutionalisation » actuel, et de la tendance à l'éclatement des dispositifs de soins.
Cet adolescent, cet « inquiétant étranger, étranger à lui-même et au monde qui l'entoure » - une image si « parlante » que nous a proposée R. Cahn - aura pu ainsi être confronté aux « limites » qu'il recherche, si la société a le souci de garder les moyens de pouvoir l'aider à donner du sens à ces limites…